Nous devons toujours faire davantage. Mais que pouvons-nous encore choisir ?
De la société du devoir à la société du choix : plaidoyer pour plus de liberté, de confiance et de progrès humain
Carte blanche de Gert Truyens, président national de SYNOVA
Nous vivons à une époque où les possibilités n'ont jamais été aussi nombreuses. Nous vivons plus longtemps, en meilleure santé et dans un plus grand confort que les générations qui nous ont précédés. Notre économie crée de la richesse, de l'innovation et de l'emploi. Il faut le reconnaître. Mieux encore : nous devons préserver ces acquis.
Et pourtant, quelque chose d'étrange est en train de se produire.
Nous devons toujours en faire plus. Travailler plus. Travailler plus longtemps. Être plus productifs. Plus flexibles. Nous former en permanence. Nous adapter à de nouvelles technologies, à de nouvelles attentes, dans un monde qui tourne toujours plus vite.
Et à mesure que les obligations se multiplient, les libertés semblent se réduire.
Presque tout est soumis à des règles, des procédures et des prescriptions. On nous encourage à prendre nos responsabilités, mais on nous explique de plus en plus précisément comment nous devons les assumer. Nous voulons des citoyens autonomes, mais nous semblons leur faire de moins en moins confiance pour prendre eux-mêmes des décisions raisonnables.
À quel moment sommes-nous devenus si réticents à accorder une véritable liberté aux gens ? À quel moment avons-nous cessé de nous demander si nous n'en demandions pas tout simplement trop ?
Bien sûr, notre prospérité exige des efforts. Sans esprit d'entreprise, sans engagement et sans responsabilité, aucune société ne peut avancer. Mais lorsqu'on mesure le progrès uniquement à l'aune de ce que nous sommes capables de produire en plus, on se pose la mauvaise question.
La vraie question n'est pas de savoir ce que les personnes peuvent encore supporter, mais dans quelle mesure leur vie s'améliore. C'est là que devrait se situer le véritable progrès.
Nous attendons des citoyens qu'ils restent actifs de plus en plus longtemps sur le marché du travail, mais nous oublions parfois qu'une vie humaine ne se résume pas au travail. Les travailleurs sont aussi des parents, des partenaires, des aidants proches, des bénévoles, des amis. Tout simplement des êtres humains.
On leur impose de la flexibilité, mais est-ce la flexibilité dont ils ont vraiment besoin ? On leur demande de s'adapter en permanence, mais quelle marge de manœuvre leur est laissée pour organiser leur vie selon leurs besoins et leurs priorités ?
Et même lorsque nous pouvons enfin souffler un peu, nous ressentons encore la pression de consacrer notre temps libre à quelque chose d’utile.
Protéger n'est pas infantiliser
Nous avons pris l'habitude de répondre à chaque problème par une nouvelle règle. Une nouvelle obligation. Une nouvelle interdiction. Un nouveau contrôle.
Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : les règles sont nécessaires. Elles protègent contre l'arbitraire et les abus. Mais protéger n'est pas infantiliser.
Parfois, on a l'impression que nous voulons organiser la société de telle sorte que plus personne ne puisse faire un mauvais choix. Ce que nous oublions, c'est qu'en procédant ainsi, nous laissons aussi de moins en moins de place aux individus pour faire les bons choix par eux-mêmes.
Nous demandons aux gens de prendre leurs responsabilités, tout en les traitant de plus en plus souvent comme s'ils n'en étaient pas capables.
Une société qui dicte continuellement à ses citoyens ce qu'ils doivent faire risque de perdre quelque chose d'essentiel : la confiance.
La dimension humaine se perd
Les conséquences de cette pression permanente sont visibles. Les chiffres du stress, du burn-out et de l'incapacité de travail de longue durée sont là pour nous rappeler une réalité devenue difficile à ignorer.
Et quelle est notre réponse ? Nous expliquons aux personnes qu'elles doivent être plus résilientes. Mieux s'organiser. Être plus fortes. Mieux vivre. Ou suivre une énième formation pour mieux gérer leur stress.
Même la solution devient alors une nouvelle obligation.
Peut-être ne devrions-nous pas seulement apprendre aux individus à supporter cette pression, mais aussi avoir le courage de nous interroger sur la pression que nous créons collectivement.
Chez SYNOVA, nous croyons que le travail doit offrir des perspectives. Il apporte un revenu, des contacts sociaux, de l'estime de soi et un sentiment d'utilité. Mais il ne devrait jamais devenir une compétition permanente dont plus personne ne distingue la ligne d'arrivée.
Une économie solide a besoin de travailleurs solides. Pas de travailleurs épuisés.
Le progrès ne se résume pas à la croissance économique
Nous avons besoin de croissance économique. Sans entreprises fortes, pas d'emplois durables. Sans emplois, pas de prospérité. Et sans prospérité, pas de protection sociale de qualité.
Mais la croissance économique n'est pas une fin en soi. Elle doit être un moyen au service des personnes et de la société.
Le progrès ne se mesure pas seulement en productivité, en chiffre d'affaires ou en pourcentage de croissance. La qualité de vie, la santé, le temps consacré à la famille, aux amis, à l'engagement citoyen comptent tout autant. Tout comme la liberté de donner soi-même une direction à sa vie.
Chaque minute ne doit pas nécessairement être productive. Chaque risque ne doit pas être éliminé. Chaque décision ne doit pas être prise à notre place.
Une société qui veut renforcer les individus doit non seulement les protéger, mais aussi leur faire confiance.
De la société du devoir à la société du choix
Ce n'est pas un plaidoyer pour l'absence de responsabilités. C'est un plaidoyer pour une société qui confie des responsabilités aux individus et qui leur fait confiance pour les assumer.
Car, au fond, nous ne construisons pas une économie pour satisfaire des chiffres ou des tableaux de bord. Nous construisons une économie pour offrir aux personnes la possibilité de mener une vie bonne et digne.
Le progrès ne dépend pas seulement de ce que nous attendons des gens. Il dépend aussi de ce que nous leur permettons de devenir et d'accomplir.
Pas une société du devoir. Une société du choix.