Brisez vos habitudes
Embouteillages, stress et manque de temps : les trajets domicile-travail restent pour de nombreux Belges une source de frustration. Mais les choses bougent. Le vélo électrique progresse, le télétravail reste populaire et la mobilité partagée s’installe peu à peu. Comment rendre nos déplacements plus intelligents sans bouleverser notre quotidien ? Rencontre avec Elien Raport, du bureau de conseil Traject, spécialisé dans la mobilité durable.
Vélo, télétravail : les nouvelles normes du trajet ?
Les premiers résultats montrent une forte hausse de l’usage du vélo, confirmée également en Flandre. Le vélo électrique joue un rôle majeur : il est désormais plus utilisé que le vélo classique.
Le recours aux transports publics retrouve son niveau d’avant le Covid – du moins à Bruxelles, selon les diagnostics récents.
Les déplacements à pied, eux, ont légèrement baissé en Flandre, l’« effet Covid » s’estompe. En revanche, à Bruxelles, la marche reste beaucoup plus présente, ce qui est logique dans un cadre urbain.
La mobilité partagée – voitures, vélos ou trottinettes utilisés collectivement – est en progression, même si ce n’est pas fulgurant.
Quant au télétravail, qui a explosé durant la crise sanitaire, il reste populaire. Mais les employeurs cherchent un nouvel équilibre. Beaucoup estiment qu’un excès de télétravail nuit à la collaboration et aux liens entre collègues. La moyenne semble désormais être de deux jours par semaine, lorsque c’est possible.
Embouteillages et chantiers : les grands défis sur nos routes
Quels défis majeurs rencontrent les navetteurs ?
Les embouteillages, le manque de temps et le stress restent d’immenses problèmes pour les automobilistes. Et la situation ne va pas s’améliorer à court terme, car de grands chantiers d’infrastructure sont en cours ou prévus, notamment autour d’Anvers et de Bruxelles.
Ces travaux, qui dureront encore des années par phases successives, posent de lourds défis aux habitants comme aux entreprises de ces régions, deux nœuds de circulation essentiels en Belgique.
C’est pourquoi soutenir et accélérer le modal shift – c’est-à-dire passer à des modes de déplacement durables – est crucial. À Anvers, le programme « Plus malin vers Anvers » existe depuis plusieurs années et fait figure de référence. En périphérie bruxelloise, le projet « Travaux sur le Ring » est en cours, même s’il est encore peu connu.
Un phénomène frappant : les travailleurs vivant dans la proche périphérie de Bruxelles utilisent davantage la voiture que ceux venant de plus loin. La raison ? Les liaisons en transport public ne sont pas suffisamment compétitives en termes de temps. C’est flagrant dans la zone de l’aéroport, où de nombreux postes impliquent des horaires atypiques, quand les transports publics ne fonctionnent pas encore.
Quel est l’impact du télétravail sur la mobilité ?
D’un point de vue mobilité, le télétravail a eu un effet clairement positif : chaque déplacement évité est un déplacement durable. Mais il suscite aussi des tensions. C’est un acquis pour beaucoup, alors qu’il n’offre pas de solution dans tous les domaines. Il doit rester viable. Certains employeurs estiment que cela se fait parfois au détriment de la cohésion et des dynamiques d’équipe. Ils cherchent donc un nouvel équilibre.
Certains ont réduit la taille de leurs bureaux, avec moins de places de parking, mais mieux situés en termes d’accessibilité multimodale. Aujourd’hui, ils veulent ramener les salariés au bureau, mais l’infrastructure n’y est plus adaptée. Résultat : une « culture du mardi-jeudi » se développe, où tout le monde est présent les mêmes jours, posant de nouveaux défis. Ces employeurs doivent, souvent pour la première fois, promouvoir activement la mobilité durable (vélo, transports publics, covoiturage…) tout en repensant leur politique de présence.
Le budget mobilité : une flexibilité à double tranchant
Un plan de mobilité est-il toujours spécifique à chaque entreprise ?
Absolument ! Les mesures possibles sont nombreuses, mais leur application et leurs conditions varient beaucoup d’une entreprise à l’autre.
À partir de 2026, le budget mobilité deviendra obligatoire pour les travailleurs disposant d’une voiture de société. L’objectif est de corriger les inégalités actuelles dans les interventions liées aux trajets domicile-travail.
C’est un exercice délicat : il faut éviter de toucher à des acquis sociaux. C’est pourquoi le budget mobilité ne sera pas généralisé immédiatement.
À Bruxelles, les entreprises de plus de 100 salariés doivent nommer un coordinateur mobilité. Cela change beaucoup : les employés savent à qui s’adresser. Nous accompagnons d’ailleurs souvent ces personnes avec notre expertise, car il est difficile pour un seul individu de maîtriser toutes les options.
En Wallonie et en Flandre, certaines entreprises prennent des initiatives similaires, mais ce n’est pas partout le cas. Parfois, des travailleurs nous sollicitent directement car ils ne comprennent pas leurs droits : les règles sont si complexes et variées qu’il est difficile de s’y retrouver.
Quelles alternatives proposez-vous à celles et ceux qui prennent la voiture tous les jours ?
Les alternatives sont connues, mais nous conseillons aux employeurs d’offrir de la flexibilité. Trop souvent, les travailleurs doivent choisir entre un abonnement de train, une indemnité vélo ou voiture. Si un salarié peut dire : « J’ai une indemnité voiture, mais une fois par semaine je viens à vélo et je reçois alors l’indemnité vélo plus avantageuse », il contribue déjà à la solution.
Il ne s’agit pas de transformer tout le monde en cyclistes chevronnés : l’important est que chacun ajuste un peu ses habitudes.
Nous voyons aussi que les salariés disposant d’une voiture de société choisissent quasi systématiquement la voiture pour Bruxelles, même si le train serait parfois plus simple. Comme leur billet n’est pas pris en charge, la voiture reste la solution la plus évidente.
Le budget mobilité fédéral peut apporter une réponse : si un employé prend le train, sa voiture reste au garage, et l’employeur réduit ses coûts. Pourquoi, dans ce cas, ne pas couvrir l’abonnement de train ? Le budget mobilité offre cette souplesse.
Mais il comporte aussi des risques. Les frais de logement, par exemple, peuvent être remboursés si l’on vit à moins de 10 km du lieu de travail ou si l’on télétravaille plus de la moitié du temps. Cela peut créer des effets pervers : certains consacrent alors tout leur budget à ces frais, au détriment des déplacements durables. Les employeurs doivent donc réfléchir soigneusement à leurs objectifs et à la manière de mettre en place le dispositif. Bien conçu, il peut vraiment changer la donne.
Comment la Belgique se situe-t-elle à l’international ?
Deux éléments nous distinguent. D’abord, notre système de voitures de société, unique en son genre, issu d’une optimisation fiscale des salaires. C’est moins coûteux pour l’employeur qu’une augmentation. Mais l’Europe nous rappelle régulièrement à l’ordre à ce sujet.
Ensuite, notre infrastructure routière : nous avons beaucoup de routes, mais elles sont souvent encombrées. Prenez les Pays-Bas : leurs routes sont davantage conçues pour accueillir les usagers vulnérables. Ils ont moins de routes, mais celles-ci sont souvent mieux organisées.
Autre frein : nous avons trois Régions et un niveau fédéral qui doivent s’entendre sur de nombreux sujets. Cela prend beaucoup plus de temps qu’ailleurs. Le fait de ne pas mettre en place un système de transport public intégré, comme le célèbre modèle suisse, me semble également lié à des raisons institutionnelles. Aux Pays-Bas, un seul ticket est valable pour tous les opérateurs. En Belgique, cela n’existe qu’à Bruxelles avec le Brupass.
Du leasing de vélo à la digitalisation : l'innovation au service du navetteur
Des applications pour les systèmes de partage, des horaires de bus et de train à consulter en ligne, des billets à acheter via votre smartphone... Tout cela est très pratique. Mais qu'en est-il des personnes qui ne maîtrisent pas le numérique ?
L’accessibilité numérique et, plus largement, la pauvreté liée à la mobilité représentent un défi énorme. La digitalisation profite à ceux qui peuvent suivre, mais laisse d’autres sur le côté.
Des systèmes de parrainage existent, et certaines associations créent des liens entre la lutte contre la pauvreté et le secteur de la mobilité. Nous encourageons ces initiatives. À Bruxelles, par exemple, les études sur la précarité en matière de transport sont accompagnées de mesures de soutien, notamment face aux zones à faibles émissions, pour éviter que les mêmes groupes ne soient pénalisés de manière disproportionnée.
Conseils pratiques : par où commencer pour changer ses habitudes ?
Comment rendre la mobilité plus abordable ?
Il n’existe pas une solution unique. Il faut agir sur plusieurs fronts. Par exemple, adapter la politique de stationnement : lier le coût du parking sur l’espace public à la taille du véhicule. Beaucoup circulent seuls dans des SUV démesurés qui occupent beaucoup d’espace. Si les coûts en tiennent compte, l’incitation devient plus claire. Ou, par exemple, réinvestir les recettes du stationnement dans des modes de transport durables.
La mobilité partagée offre une réponse pour ceux qui manquent de place. À Bruxelles, moins de la moitié des ménages possède un vélo, souvent faute d’espace pour le garer. Il y a donc un fort potentiel pour les vélos partagés et les solutions de stationnement collectif.
Rappelons aussi qu’une voiture privée reste immobile environ 95 % du temps. Le partage de véhicules, même à l’échelle d’une rue, peut donc être une vraie alternative.
Quels conseils donneriez-vous pour des déplacements plus intelligents ?
Je dirais : commencez par vous-même, et commencez petit. Brisez vos habitudes. Essayez une alternative, pas seulement pour des raisons financières mais aussi pour votre bien-être. Le vélo, par exemple, a des bénéfices indéniables sur la santé.
Pour les entreprises : travaillez autour des trois « i » : informer, investir dans les infrastructures, inciter. Et surtout : tester ! Laissez vos travailleurs essayer différents vélos ou un abonnement test de train. Pas seulement un quart d’heure sur le parking, mais quelques jours ou semaines, à domicile. Travaillez avec des ambassadeurs, et pas seulement les convaincus extrêmes (comme les cyclistes chevronnés qui parcourent 20 km par jour).
Quel message pour les syndicats et les travailleurs ?
Je trouve que les syndicats sont souvent constructifs, attentifs à la durabilité et conscients du rôle de la mobilité.
Il faut partir de l’objectif commun : où voulons-nous aller ensemble ? La mobilité durable, en tant que but, suscite rarement des oppositions. Le dialogue constructif est la seule voie. Bien sûr, cela implique parfois de remettre en question certains acquis, ce qui n’est pas simple, mais reste faisable.
Avec la généralisation du budget mobilité, j’espère que nous pourrons avancer vers un système où le déplacement durable est l’unique objectif. Pour toute la société, cela signifie une mobilité plus agréable, plus saine et plus efficace.
Un dernier mot ?
Je voudrais inviter chacun à remplacer un trajet en voiture par une autre solution, au moins une fois le mois prochain. Prenez une fois le vélo, les transports en commun ou faites du covoiturage avec un collègue. Essayez ! Osez !
Évaluez ensuite, pas seulement en termes de coûts mais aussi de bien-être. Voyez la valeur ajoutée des alternatives.
Créer une nouvelle habitude prend entre 28 et 66 jours. Mais tout commence par un premier essai.