« On ne fait pas infirmier pour l’argent, on le fait par passion »
Un quotidien entre soins, administratif et relations humaines
À quoi ressemble votre journée en tant qu’infirmier ?
Je travaille dans le domaine psychiatrique, on prend non seulement soin des patients, il y a beaucoup d’entretien, mais aussi de l’administratif et du somatique. Typiquement, je commence par le rapport oral, le matin ou l’après-midi, au début de ma journée. Ensuite viennent la lecture des mails et des dossiers des patients, la préparation et la distribution des médicaments, ainsi que les entretiens et divers soins somatiques (contrôle des paramètres…). On donne aussi un coup de main aux collègues pour les repas ou certaines activités. Au final, on a peu de temps pour se poser.
Dans quelle unité travaillez-vous ?
Je travaille dans une unité de resocialisation, avec des personnes qui mettent un projet en route afin de sortir de l’institut, dans un délai de 3, 6 mois, voire un an. Nous avons une patientèle qui vient de tous types de services : public, privé, ouvert, mise en observation. Notre unité est assez diversifiée.
Combien de patients prenez-vous en charge, en moyenne ?
Dans notre unité, que nous soyons un ou trois infirmiers, nous prenons tous en charge l’ensemble des patients. On ne se répartit pas les patients entre membres du personnel car on ne travaille pas selon un système de référence. Aucun membre de l’équipe, ergothérapeute, aide logistique, infirmier ou psychologue, n’a de nombre précis de patients à suivre. Nous sommes censés nous occuper de tout le monde. Il y a une trentaine de patients dans l’unité où je travaille.
Un secteur sous pression, des normes fédérales en cause
Quels sont les défis rencontrés le plus souvent dans votre profession ?
La charge administrative est énorme, elle prend environ un tiers de mon temps de travail. C’est la même chose pour mes collègues. Les normes étant ce qu’elles sont, nous ne sommes pas suffisamment sur le terrain, pour s’occuper des patients. Il n’y a pas que les entretiens, des moments où la personne a besoin de parler, il y a aussi un corps humain derrière : un mal de tête, une plaie, une petite fracture. Plus il y a de patients, plus les problèmes physiques/somatiques sont nombreux.
À quoi est liée toute cette charge administrative ?
C’est le fonctionnement au niveau du fédéral qui veut ça. Il faut noter chaque utilisation de médicament, de manière toujours plus pointue. Par exemple, si jamais on doit distribuer un substitut de stupéfiant, ou un anti-inflammatoire, il y a toute une procédure, très lourde, à effectuer. Il y a tous ces mails et ces réunions, qui sont nécessaires, mais occupent du temps qui ne sera pas passé auprès des patients. Ça contribue à la qualité des soins, mais c’est aussi un outil de contrôle, selon moi.
Que faudrait-il faire pour vous libérer davantage de temps pour vos patients ?
Il faudrait engager plus de personnel, tout simplement. Mais je ne jette pas la faute sur mon employeur, qui s’en tient aux normes fixées par le fédéral. Ce sont ces normes qui font que nous sommes aussi peu sur le terrain, et qu’il y ait de moins en moins d’infirmiers et d’infirmières, car ils ou elles finissent par changer de profession.
C’est donc au niveau du fédéral que ça doit bouger ?
Oui, je pense qu’on n’est pas assez valorisés, pas assez payés. Ce n’est pas qu’on veut être riches (rires), mais on a quand même une immense responsabilité. On s’occupe de personnes, d’être humains. De toute façon, on ne fait pas infirmier pour l’argent, pas du tout. On fait ça par passion.
Et donc, qu’est-ce qui vous motive dans votre profession ?
Aider les gens, avant tout. Les écouter, les accompagner dans leurs projets, trouver des solutions avec eux. C’est pour ça que j’ai choisi de faire ça. Ce n’était pas mon premier choix de carrière. Je gagnais beaucoup plus d’argent dans mon ancien métier, mais j’ai choisi une nouvelle voie qui m’offrait plus d’épanouissement personnel et professionnel.
Délégué CGSLB pour défendre les acquis des soignants
Vous êtes délégué CGSLB. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager syndicalement ?
C’est de défendre nos acquis. Je trouve qu’on en a de moins en moins, ou qu’ils sont davantage menacés, et c’est important de les défendre. Je suis représentant syndical depuis une douzaine d’années, mais j’ai rejoint la CGSLB il y a deux ans. Les valeurs de la CGSLB me correspondaient mieux.
Comment se passe la concertation avec la direction ?
Elle existe, mais elle est compliquée. On n’a pas les mêmes objectifs ni les mêmes intérêts. Nous essayons d’alléger la charge de travail, de négocier des primes, d’avoir plus de reconnaissance, ce genre de choses. Eux ne pensent qu’en termes de budget, de rentabilité, donc c’est difficile. Le seul vrai terrain d’entente que nous partageons, c’est le bien-être des patients sous notre responsabilité. Mais les moyens d’y arriver sont complètement différents.
Qu’essayez-vous de négocier pour améliorer le bien-être du personnel ?
On insiste surtout sur le besoin d’engager plus de personnel. On négocie aussi l'octroi de primes, de chèques-cadeau ou l'augmentation des chèques-repas. Dans certains services, il faudrait des primes de risque. Je travaille dans un service assez léger, mais d’autres sont dans des unités de mise en observation où les risques d’agression sont réels. Ces gens méritent une forme de reconnaissance, de gratification.
Comment évaluez-vous l’évolution de la situation depuis que vous êtes délégué ?
On perd de plus en plus d’acquis. Ce n’est pas faute de ne pas les défendre, c’est faute de ne pas être entendu par le gouvernement, fédéral ou régional. On alloue de moins en moins de moyens aux soins de santé. Ainsi, les employeurs, avec des enveloppes réduites, ne peuvent pas répondre aux besoins de personnel supplémentaire sur le terrain. Je suis toujours présent aux grèves et manifestations nationales. J’estime qu’il faut continuer de montrer qu’on n’est pas d’accord avec leurs mesures. D’ailleurs sur certains points, le gouvernement Arizona a fait marche arrière. Les bénéfices des entreprises augmentent, tandis qu’on demande à la population de se serrer la ceinture. À un moment, cela suffit. Il faut continuer à se battre pour préserver nos droits.