À Bandundu, les productrices de poisson salé font le pari du collectif
À Bandundu, en République démocratique du Congo, le poisson est à la fois une opportunité et une source d’incertitude. Lorsque la marchandise est abondante, les marchés se remplissent et les productrices doivent composer avec des quantités qu’elles ne peuvent pas toujours vendre et conserver. Lorsque le poisson se fait plus rare, leurs revenus diminuent et cette activité n’est plus suffisante pour faire vivre leur famille.
Pour les femmes qui produisent et commercialisent du poisson, cette réalité fait partie du quotidien. Leur activité leur permet de générer des revenus, mais celle-ci reste fragile, subissant les variations de l’approvisionnement et des conditions de travail souvent précaires.
À Bandundu, un projet porté par l’Union Nationale des Travailleurs du Congo (UNTC), avec l’appui de SYNOVA et dans le cadre de la coopération syndicale internationale, a changé la donne en misant sur une idée simple : le collectif !
Transformer les difficultés individuelles en force collective
Plutôt que de chercher des solutions individuelles, le projet a choisi de soutenir la création d’une coopérative, en lien avec la Recommandation 193 de l’OIT portant sur la promotion des coopératives.
Cette nouvelle organisation doit permettre aux productrices de mieux structurer leur activité et de disposer de conditions matérielles plus adaptées. Un bureau, un atelier et du matériel de meilleure qualité ont ainsi été mis à disposition pour soutenir leur activité.
Mais l’enjeu dépasse la simple fourniture en équipement.
En se regroupant, les femmes peuvent progressivement sortir d'une logique de concurrence, où chacune doit affronter seule les difficultés liées à son activité. La coopérative crée un cadre de solidarité pour partager des moyens, développer les compétences et réfléchir collectivement à la manière de mieux conserver et valoriser le produit.
Le collectif devient ainsi une réponse à la précarité.
Développer l’activité : garder son métier même lorsque le poisson se fait rare
L’un des principaux défis auxquels sont confrontées les productrices est la saisonnalité de l’activité.
Pendant les périodes d’abondance, le problème est celui des pertes. Quand le poisson arrive en grande quantité sur les marchés, toutes les marchandises ne sont pas nécessairement vendues à temps.
Pendant les périodes de pénurie, la situation s’inverse : l’activité ralentit et certaines femmes doivent chercher d’autres sources de revenus.
Améliorer les techniques de conservation constitue donc un enjeu économique important, en plus de l’enjeu sanitaire. Une formation spécifique a permis aux participantes de renforcer leurs connaissances dans ce domaine.
L’objectif est de pouvoir mieux gérer les périodes d’abondance et, surtout, de rendre les revenus moins fluctuants en fonction de la saison.
Conserver davantage, c’est aussi pouvoir vendre au bon moment: quand le syndicat accompagne aussi l’activité économique
Le projet d’appui aux productrices de poisson salé de Bandundu illustre l’un des rôles que peut jouer le mouvement syndical auprès des travailleuses de l’économie informelle.
Ici, défendre les travailleuses ne consiste pas uniquement à parler de droits au travail. Il s’agit aussi de comprendre les réalités économiques auxquelles elles sont confrontées et de construire avec elles des solutions concrètes afin de contribution à la création d’emplois décents et au au développement économique local.
C’est dans cette perspective que plusieurs formations ont été organisées au cours du projet : les participantes ont ainsi travaillé sur la syndicalisation des femmes, leurs droits et les violences basées sur le genre. D’autres échanges ont concerné l’entrepreneuriat, et la protection et la sécurité sociales.
L’idée est de donner aux femmes des outils qu’elles peuvent mobiliser directement mais également de renforcer leur représentation et leur capacité à prendre part aux décisions qui les concernent.
Gagner sa vie, mais aussi se protéger
Pour les travailleuses de l’économie informelle, une activité génératrice de revenus ne suffit pas toujours à garantir une véritable sécurité.
Que se passe-t-il en cas de maladie ? Comment faire face à un accident ? Comment continuer à disposer d’un revenu lorsque l’on ne peut temporairement plus travailler ?
Le projet a donc intégré la question de la protection sociale à son accompagnement. Les participantes ont été sensibilisées à l’important de l’accès à la sécurité sociale, avec la perspective d’une adhésion à la Caisse nationale de Sécurité sociale.
Cette dimension est essentielle : la protection sociale est un pilier de l’Agenda du Travail décent.
Travailler mieux, c’est aussi travailler en sécurité
Les conditions dans lesquelles l’activité est exercée constituent un autre volet important du projet.
Une formation consacrée à la santé et à la sécurité au travail a permis de réfléchir aux risques professionnels et aux moyens de les prévenir.
Cette démarche rappelle une réalité parfois oubliée lorsqu’on parle d’entrepreneuriat : créer ou développer une activité ne signifie pas automatiquement créer du travail décent.
Pour les travailleuses de Bandundu, améliorer les revenus doit aller de pair avec une meilleure connaissance des risques, la prévention et la protection de la santé.
Une expérience qui dépasse Bandundu
Ce projet s’inscrit dans une réflexion plus large de l’UNTC sur l’économie informelle et dans un travail mené depuis de nombreuses années par l’UNTC pour la transition vers l’économie formelle.
À travers un séminaire organisé en juin 2026, l’UNTC a notamment capitaliser sur les moyens de mieux organiser et représenter les travailleurs et travailleuses de l’économie informelle, de renforcer leur accès à la protection sociale et de promouvoir les coopératives.
Le projet d’appui aux productrices de poisson salé de Bandundu devient ainsi un terrain pour expérimenter une autre manière d’accompagner les travailleuses : les accompagner pour se structurer économiquement tout en renforçant leur capacité à défendre leurs droits.
C’est toute la force de l’économie sociale et solidaire : faire de l’activité économique un espace de coopération et de renforcement des liens.
Du poisson salé à une vision du travail décent
À première vue, le projet concerne une activité très locale : produire et vendre du poisson salé à Bandundu.
Mais derrière cette activité se trouvent des enjeux plus larges : la capacité des femmes à disposer d’un revenu stable, à faire face aux risques sociaux, à améliorer leurs conditions de travail, à connaître leurs droits et à renforcer leur représentation.
En accompagnant la création d’une coopérative, en développant les compétences et en renforçant l’organisation syndicale, l’UNTC a agi sur plusieurs de ces dimensions, dans une approche globale et intégrée.
Il ne s’agit donc pas simplement de vendre davantage de poisson. Il s’agit de permettre à celles qui le produisent et le commercialisent de mieux vivre de leur travail.